HEC, apprendre à désapprendre

Cet article est très largement inspiré de l’étude de Yves-Marie Abraham, intitulée « Du souci scolaire au sérieux managérial, ou comment devenir un HEC », dont je vous encourage vivement la lecture. Pour ceux qui y étudient, l’introspection est extrêmement rafraîchissante, et pour ceux qui n’y étudient pas, le tableau dressé par les sociologues est étonnamment fidèle à la réalité. 

Pour le reste, les opinions exprimées n’engagent évidemment que leur auteur. 

 

 

Inutile de mentir, cet article est écrit au fond d’une salle de cours, et c’est bien là le problème. Pire, il suffit de lever la tête pour se convaincre aisément qu’il ne s’agit là ni d’un cas isolé, ni d’une mauvaise volonté sans limite, ou encore moins d’une « fainéantise » maladive, puisque le vocable est à la mode au plus haut de l’Etat. Les yeux sont rivés sur les ordinateurs, lesquels affichent différents sites Internet qui n’ont pas grand-chose à voir avec le cours de Droit des Sociétés qui se déroule en parallèle. Tout cela se passe sans que personne n’y trouve rien à redire, pas même les enseignants qui luttent comme ils peuvent contre un public fondamentalement inintéressé, et donc inintéressant. Et puis, nous aurons le loisir d’y revenir, les enseignants ne sont pas non plus exempts de tout reproche, bien que capturés par le mode de fonctionnement de l’école. 

 

Une mise en contexte s’impose. Nous sommes à HEC Paris, 2ème meilleur Master en management du Monde selon le dernier classement du Financial Times. Cent trente-huit hectares à la frontière des Yvelines et de l’Essonne équipés de salles de cours modernes, d’infrastructures sportives dernier cri, d’un restaurant universitaire, de deux bars, de logements pour les quelques trois mille étudiants : rarement a-t-on connu meilleures conditions pour étudier. Bien que cela soit loin d’être un gage de bonheur, la plupart des étudiants (et surtout ceux issus de la voie classique « prépa ») sont originaires de milieux sociaux privilégiés (voire ultra-privilégiés), ont mené une scolarité tranquille et brillante du point de vue académique, et ont donc toutes les cartes en main pour balayer d’un revers de manche le spectre du chômage de masse et de la précarité. Toujours selon le dernier classement du FT, le salaire moyen annuel, trois ans après l’obtention du diplôme, est de 100 000 dollars. Soit environ cinq fois le salaire médian français. 

 

Demandez à un étudiant français moyen, empêtré dans les problèmes d’orientation, les affres de l’université et la peur de l’avenir, cela ressemble fortement à une situation idyllique. Alors, se dit-on, pour mériter toutes ces attentions, les étudiants d’HEC doivent travailler comme des acharnés, crouler sous des cours intellectuellement exigeants, un apprentissage en somme rude mais nécessaire quand on sait que l’ambition de l’école est de former les leaders du Monde dans un XXIème siècle à l’équilibre précaire. 

 

Et il n’en est rien. Néanmoins, là n’est pas le plus choquant. Ce qui dérange réellement est que les étudiants d’HEC ont été ces parfaits premiers de la classe, élèves rêvés de tout professeur, et qu’ils ont tout simplement arrêté de l’être en franchissant les portes dorées de Jouy-en-Josas. C’est ce que décrit parfaitement l’enquête de sociologie de Yves-Marie Abraham intitulée « Du sérieux scolaire au sérieux managérial », publiée en 2007 dans la Revue française de sociologie1. De 1996 à 2002(*), les auteurs de l’enquête ont observé et interrogé les différents protagonistes de l’école (élèves, membres de l’administration, professeurs) en optant pour un angle d’observation sociologique novateur : non pas celui de la reproduction sociale des « grandes écoles », filière bien identifiée de la sociologie bourdieusienne, mais bien celui de l’investissement (ou plutôt du désinvestissement) scolaire, de la perception de cet investissement relatif et les conclusions que l’on peut en tirer sur le fonctionnement des écoles de commerce, véritables eldorados des études supérieures françaises. 

 

Sans donner une lecture exhaustive de l’enquête, l’idée générale est de partir d’un antagonisme relativement simple (bien qu’abstrait) qui permet de mieux comprendre comment se situe HEC au milieu de la diversité des formations après le baccalauréat. À la célèbre notion d’homo oeconomicus, Y. Abraham oppose le concept bourdieusien d’homo academicus. Si la notion (ainsi que sa pertinence) fait encore débat, on peut grossir le trait et opposer ces deux idéaux-types : l’homo oeconomicus, utilitariste profond rompu aux exigences de la rentabilité capitaliste, trouvera futile les considérations théoriques de l’homo academicus, qui lui rendra bien en accordant assez peu de crédit aux valeurs de l’homo oeconomicus (pragmatisme, efficacité, etc.). En appliquant cette grille de lecture à l’enseignement supérieur français, on voit immédiatement de quel côté va pencher HEC, et de quel côté va pencher l’ENS. Ce sont évidemment des schémas simplifiés de pensée, mais la simplification n’implique pas nécessairement la fausseté. 

 

Or, ainsi que l’écrit Yves-Marie Abraham, « On doit pouvoir considérer que la réussite particulière d’HEC, au sein de cet espace des écoles de gestion, tient en partie au fait que l’institution n’a jamais complètement cédé à l’une ou l’autre de ces deux critiques. » (p. 40, Revue française de sociologie, 2007/1). En effet, à l’époque où ces lignes sont écrites, HEC est encore proche du modèle de grande école « à la française », avec ce que cette expression comporte d’académicité naturelle. Mais l’on sent déjà que cet équilibre vacille. 

En effet, si HEC garde une image sérieuse académiquement grâce à son concours d’entrée (relire, à ce titre, Les héritiers de Pierre Bourdieu, sur le processus de légitimation méritocratique des concours d’entrée aux grandes écoles françaises) et à la classe préparatoire qui le précède, la réalité des études dans le cursus d’HEC est toute autre. Le modèle mis en place par HEC considère que le caractère d’homo academicus de ses étudiants a été certifié par la réussite du concours d’entrée, et qu’il s’agit maintenant de former des « managers », or le manager du XXIème siècle a plutôt intérêt à se conformer à une certaine idée de l’homo oeconomicus, puisqu’une entreprise qui ne fait pas de profit est une entreprise qui meurt. 

 

Alors les cours changent, la théorie disparaît, les matières « nobles » du cursus scolaire français sont supplantées par des énigmes dans la langue de Shakespeare : Ethics & Sustainability, Management & Cost Accounting, Decisions & Data Modelisation, Financial Economics, etc. Il est insidieusement mais impérieusement demandé aux jeunes étudiants de se « déscolariser » (p.45) rapidement, afin de rentrer de plein pied dans le monde managérial. 

Si l’on présentait cela à un observateur extérieur sous un voile rawlsien, sa réaction pourrait être la suivante : les étudiants ont souhaité s’orienter dans cette voie, en connaissent les tenants et les aboutissants, et ne peuvent donc pas être surpris de ce changement. De ce fait, il ne serait pas logique de les voir se désintéresser de leurs études. Et c’est pourtant bien ce qui advient, dans des proportions insoupçonnées pour un œil externe. Imaginez le premier de votre classe au lycée manquer une matinée de cours, avec pour simple excuse un haussement d’épaules et une gueule de bois pharamineuse. Imaginez maintenant que cette scène se répète en moyenne une fois par semaine. Bienvenue à HEC ! 

 

La déscolarisation prônée par les chantres du monde de l’entreprise a donc, contre toute attente, produit un désintéressement, non pas des préoccupations futiles de l’homo academicus, mais bien de ces nouvelles matières bien plus « pratiques », « pragmatiques », « ancrées dans le réel », « business », et la liste des guillemets de rigueur pour cette novlangue est bien longue. Si l’on s’en tient au postulat de départ de Y.Abraham, faisant état d’une métamorphose de l’homo academicus sortant de classe préparatoire en homo oeconomicus, on comprend alors que mes camarades et moi-même, pataugeant au milieu d’une deuxième année dans le programme Grande Ecole, sommes dans le no-man’s land de la métamorphose, perdus dans les limbes d’un entre-deux tout à fait inconfortable. En effet, beaucoup d’étudiants ont assimilé, digéré, et revendiquent volontiers ce que l’on pourrait appeler le « modèle standard » du monde de l’entreprise. La grille de lecture est connue (rentabilité, efficacité, flexibilité) et l’antagonisme capital-travail, bien que parfois inconscient, a été incorporé, chacun sachant de quel côté il vaut mieux être. Dans ces conditions, il semblerait aisé de leur faire apprendre les quelques ficelles du métier, et d’en faire des parfaits managers du monde moderne. Mais de manière incompréhensible, le grain de sable se situe dans ces enseignements sommaires, d’une facilité déconcertante pour des élèves qui ont été capables de gratter dix pages (dont certaines brillantes) sur des apories telles que « crépuscule de la vérité » ou « un monde sans nature ». 

 

C’est donc un immense paradoxe qui s’exprime chez ces étudiants. Selon un sondage interne, les intentions de vote donnaient environ 80% à Emmanuel Macron et François Fillon cumulés, ce qui, sans verser dans le cliché sauvage, nous permet de conclure que les étudiants d’HEC ne sont pas des adversaires de la première heure du « modèle standard ». Toutefois, ces mêmes 80% n’hésitent pas à qualifier leur apprentissage à HEC de soporifique, se désinvestissent même totalement de la question scolaire, manifestant à l’endroit des matières enseignées un dégoût profond. 

 

Qui sont les coupables ? 

 

Deux voies apparaissent en réponse à cette question visiblement insoluble. Dans son enquête, Y. Abraham met en avant le rôle de l’administration de l’école, qui offre trop de souplesse aux étudiants en termes d’assiduité et de performance, ce qui contribue évidemment au non-investissement d’élèves fatigués et en quête de temps libre après deux voire trois ans de travail acharné en classes préparatoires. D’autre part, le sociologue revient plus longuement sur le rapport pervers que les professeurs entretiennent à la fois avec l’administration de l’école mais aussi avec les élèves. Comme l’explique Yves-Marie Abraham, les élèves notent les professeurs, dont l’évolution de carrière et de salaire dépendent en partie de cette note (p.63). Un aveugle verrait le conflit d’intérêts tellement il est évident. 

 

Permettons-nous d’ouvrir une nouvelle voie en réponse à cette question (tout en sachant que l’une n’est pas exclusive de l’autre, au contraire), une voie qui se recentre sur le rapport que les étudiants ont à leur enseignement. La scolarité française est extrêmement conceptuelle, et la classe préparatoire constitue quelque part l’aboutissement de l’enseignement dans ce qu’il peut avoir de conceptualisé. Pendant deux ans, les jeunes étudiants doivent jongler avec des mots qui ont trois étymologies, des dizaines d’appréciations différentes, des sens critiques, parfois antagonistes. Ces concepts s’affrontent, s’entremêlent, mais doivent tenir dans un ensemble cohérent que l’on nomme « dissertation ». Et si rédiger une dissertation n’est pas inconcevable, rédiger une « bonne » dissertation (tout en mesurant la subjectivité du qualificatif « bon ») est autrement plus délicat, puisque l’exercice de la dissertation consiste à manier des concepts a priori étrangers les uns aux autres, les faire se répondre de manière logique et cohérente pour former une idée claire. Le tout doit être cohérent, les parties doivent l’être tout autant. 

Or, en arrivant à HEC, les étudiants découvrent un enseignement quasi-déconceptualisé, dont l’esprit critique est absent et dont les termes savants, certes maintenant disponibles en version bilingue, sonnent curieusement creux, même aux oreilles des plus fervents avocats du système qu’ils supportent. On pourrait donc supputer que c’est précisément cette absence conceptuelle qui entretient le désintéressement scolaire des étudiants d’HEC, puisque, si l’on s’affranchit des considérations inégalitaires et reproductives, l’enseignement du système scolaire (surtout celui reçu auparavant par les élèves d’HEC, sensiblement meilleur que la moyenne) reste plus excitant intellectuellement. Les étudiants d’HEC, encore fraîchement sortis de ce système, y restent encore fondamentalement attachés. Et ne peuvent donc s’enthousiasmer en cours de Management & Cost Accounting. 

 

Cette piste de réflexion appelle deux politiques possibles : reconceptualiser l’enseignement dans le prolongement de la classe préparatoire, ou « passer en force » et faire en sorte que ce désintéressement scolaire s’essouffle naturellement. On devine facilement la voie empruntée par HEC. À l’heure de la diplomation, les étudiants d’HEC se retournent sur leur scolarité, sourient quand vient le moment d’en faire le bilan académique pur, mais cela ne leur pose plus de problème. Ils ont fini par s’intéresser à ce qui les dégoûtait presque deux ans plus tôt, acceptant finalement la suite logique de leur digestion théorique du modèle standard. L’homo academicus a disparu, et avec lui la promesse d’avoir des dirigeants d’entreprise et des cadres supérieurs capables de prendre du recul sur le monde dans lequel ils évoluent. 

 

 

Pierre-Antoine Chédaneau

 

 

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Commentaires: 16
  • #1

    un autre étudiant d'HEC (mardi, 19 septembre 2017 12:15)

    Bonjour,

    Cette réponse est rédigée également depuis le fond d'une classe de Management & Cost Accounting.

    -Le problème n'est sans doute pas la sous-conceptualisation des matières (puisqu'elles sont conceptualisées), mais simplement la portée pratique des concepts mobilisés
    - Il est dommage que des élèves qui se dirigent vers une école de commerce depuis 2 voire 3 ans s'étonnent de faire du commerce... Que reprocher à HEC, sinon faire son boulot? Les managers formés à HEC sont formés pour le monde du commerce, et ils y sont tellement bien formés qu'ils y excellent. Ce sont les cours (que les élèves maitrisent, malgré le désintéressement feint) et l'implication dans les associations qui font cette formation. Ce que tu rejettes n'est pas l'enseignement d'HEC, c'est le monde du commerce en lui-même!
    - Demander un "regard critique" sur le monde de la part d'un dirigeant d'entreprise n'a pas de sens. Il oriente, sur le principe et dans les faits, son action dans l'intérêt d'une entreprise qui vise la profitabilité. Les dirigeants d'entreprise ne sont pas des politiciens, pourquoi attendre d'eux qu'ils agissent en la sorte?
    - Quant à leur âme de citoyen, pourquoi attendre d'elle qu'elle soit mieux formée que celle d'un homme moyen? Être capable de recracher une dissertation apprise par coeur sur le thème au programme, et seulement réadaptée à chacun des sujets, cela ne fait ni un intellectuel, ni un citoyen accompli.
    - Dire que les cours ne sont pas intéressants s'approche généralement autant du statut de pensée que de dire "qu'on a trop hâte d'aller au POW jeudi gros". Seule une petite partie des gens qui déclarent s'ennuyer profondément en cours pensent jusqu'au bout ce qu'ils disent, avec une idée bien précise de ce que veut dire un cours "intéressant"; les autres ne parlent que par conformisme. Les quelques étudiants profondément inadaptés à l'enseignement d'HEC l'ont toujours été, les autres sont au fond très contents, depuis le début. La rentrée de cette année n'est pas si lointaine: souviens-toi des hordes de 1A qui débarquent pour faire du sport et des assos. Tu parles comme s'il y avait quelque chose à sauver, or le ver est dans le fruit depuis bien longtemps. La population en elle-même s'accorde très bien avec l'institution.

    Merci pour la lecture!

  • #2

    Un troisième année (mardi, 19 septembre 2017 12:41)

    Bonjour,

    Bon article synthétique qui regroupe la plupart des critiques émises vis-à-vis de l'enseignement à HEC.
    Je rejoins le commentaire précédent sur le fait qu'il y a bien deux problèmes à traiter séparément : d'une part l'omniprésence ce qui est considéré comme une pensée "techniciste", "déconceptualisée" à l'opposé de ce qui était effectué en classe préparatoire, et la faible exigence intellectuelle demandée. Ce sont à mon sens deux problèmes différents. On ne peut, en effet, reprocher à une école de commerce de former des "managers", c'est bien là sa raison d'être. L'apprentissage "déconceptualisé" ne me semble donc pas être en cause dans la vacuité des enseignements. Le problème serait plutôt du côté des faibles exigences : traiter le droit des sociétés en à peine à trimestre, les normes comptables vite oubliées faute d'entraînement, la trivialité des exercices de macroéconomie (déjà traités par les étudiants issus des filières ECE), etc.
    Le vrai malaise viendrait plutôt, selon moi, de cette facilité. À quoi bon recruter des professeurs internationaux réputés si ces derniers n'enseignent que les rudiments de leurs domaines d'expertise ? Pourquoi ne pas inclure les étudiants dans leurs recherches ? Pourquoi ne pas donner l'opportunité aux étudiants d'avoir accès à des cours plus exigeants ?

    En tout cas, merci pour la lecture. On avait pas lu un article pareil depuis la fermeture d'SV.

    P.-S. faute d'orthographe sur "pharamineuse".

  • #3

    Une première année (mardi, 19 septembre 2017 13:25)

    Bonjour,

    Merci pour cet article. C'est toujours un plaisir de voir les gens prendre le temps de réfléchir sur ce qu'ils font, en l'occurrence étudier à HEC. Je suis cependant de l'avis des deux commentaires précédents dont je ne répéterai pas les arguments.

    Si je puis ajouter mon grain de sel, je dirai que c'est justement cette combinaison CPGE-école de commerce, et précisément dans cet ordre, qui fait le succès des élèves d'HEC (et des autres grandes écoles de commerce pour élargir). Commencer sa formation par des études de grande profondeur, par l'apprentissage des théories fondatrices du monde contemporain pour acquérir l'esprit critique et la capacité d'abstraction, puis une fois cet objectif atteint, passer à des études complètement pratiques cette fois, en faisant confiance aux élèves d'appliquer ces enseignements avec éthique et responsabilité, me parait une bonne méthodologie.

  • #4

    une M1 HEC (mardi, 19 septembre 2017 14:27)

    En réponse à "une première année", le point sensible réside, à mon sens, précisément dans ce point : "en faisant confiance aux élèves d'appliquer ces enseignements avec éthique et responsabilité".
    En effet, c'est le gentil discours, idéaliste, qu'on a tous dû prononcer en entretiens de personnalité. Sauf que, plus tu avanceras vers le monde de l'entreprise, plus tu te rendras compte qu'il na de sens que dans ce discours, et pas dans la réalité pratique qui ne laisse aucune place pour cela.
    Tous les cours d'éthique, sustainability, et autres développement durable en entreprise ne m'ont que plus convaincue que la place laissée par le monde du business à ces enjeux est dérisoire.
    Ce désenchantement qui arrivera en temps voulu... À moins que tu intègres suffisamment vite les principes qu'on nous enseigne pour ne même plus te soucier de ces enjeux.

  • #5

    Aristide Machard (mardi, 19 septembre 2017 16:24)

    Une coquille s'est glissée dans les premières lignes. HEC ne dispose bien que d'un seul bar et non de deux bars.
    Cordialement
    Aristide

  • #6

    Un recalé à l'oral (mardi, 19 septembre 2017 16:27)

    Salut,
    De mon oeil extérieur aux écoles de commerce (ENSAE), et bien qu'ayant fait prépa ECS comme la moitié des HEC, j'ai du mal à penser que ce désamour scolaire brutal de la part d'élèves si brillants jusqu'alors soit le fait d'un seul facteur propre à HEC, et donc je ne pense pas qu'acabler la direction, voire même le système des écoles de commerce, soit pertinent. La preuve, on le retrouve, évidemment dans toutes les autres écoles de commerce, mais également en école d'ingénieur. Une telle diversité de situations menant toutes au même syndrome pousse à s'interroger.
    Une cause profonde pour moi, c'est le système de la prépa, où nous avons tous entendu, et pour la plupart de ceux qui ont réussi, avons pris au mot cette fameuse rengaine : "travaille deux ans en prépa et après tu pourras te la couler douce en école". Ce point là justement, les étudiants de prépa EC sont loin d'être les seuls à l'avoir entendu. L'ENSAE semble être par exemple une des rares exceptions dans le monde des grandes écoles, toutes spécialités confondues, car elle est une école où l'on travaille, ce qui surprend évidemment tous ceux qui la fréquentent, malheureusement pour moi. Mais elle est un cas isolé, les témoignages que j'ai eu de la part des autres écoles d'ingénieur me le confirment.
    Il y a donc fatalement une démotivation massive. Tous nous avons passé un concours extrêmement exigeant sur le plan intellectuel, car malgré tout ce que la sociologie bourdieusienne pourra affirmer, la quantité d'efforts que nous avons fourni en prépa est relativement sans commune mesure avec n'importe quelle formation en France. Une fois entré dans une école, nous avons la quasi-certitude d'en sortir diplômé si tant est qu'on y travaille un minimum. Il est donc normal et naturel de décompresser, de ne plus ressentir cette pression qui pousse à s'investir dans les études, car malgré tout ce que les administrations pourront dire, le plus dur est d'ors et déjà fait avant même le premier jour de cours. Et ce phénomène perdurera quel que soit l'évolution des cours dans ces écoles, car elles n'ont aucun intérêt à durcir le cursus, vu qu'elles perdraient des étudiants qui échoueraient à la diplomation. Et soyons honnêtes envers nous mêmes : bien que nous ayons pu être passionnés par certaines matières en prépa, si on nous les remettait dans le contexte de l'école, post concours, rare seraient ceux qui auraient la même passion pour ces cours. La faculté d'attraction des associations, des Pow et du sport serait à peu près la même. Et une soirée, y compris avec son grand défaut la gueule de bois, paraîtra toujours plus attractive à la majorité qu'un cours de philo, aussi riche intellectuellement soit-il.
    Bon, je suis peut être parti dans trop de directions à la fois. J'aurais du faire un brouillon. Encore un truc que j'ai perdu depuis la prépa.

  • #7

    Visiteur masqué (mardi, 19 septembre 2017 17:14)

    Bel article.

    De plus Aristide a raison, il n'y a qu'un bar.

  • #8

    Visiteur masqué (mardi, 19 septembre 2017 18:31)

    La maison de notre tendre et cher Club Foot bien entendu.

  • #9

    Lecteur masqué (mardi, 19 septembre 2017 19:30)

    Bel article!

    - D'accord avec le dernier point du commentaire #1 : l'article est un peu candide sur la fonction d'une école de commerce, celle de former des managers. Ne découvrir qu'une fois arrivé à HEC que le biz n'est pas un domaine fondamentalement intellectuel, c'est s'être mal orienté. Pour reprendre Bourdieu, l'habitus d'un analyste financier ou d'un manager ou encore d'un bizdev est très différent de celui d'un universitaire. Les "premiers de la classe" qui vont en ECS/ECE sont assez différents de ceux qui vont en taupe/khâgne, et ce depuis le lycée. Pour les premiers la prépa est un moyen, pour la seconde elle est parfois une fin, en tant que lieu d'apprentissage accéléré et tremplin possible vers les ENS, ou "la fac" pour ceux qui les ratent mais veulent continuer dans l'abstraction.

    - Le commentaire #6 de l'ENSAE me fait penser que cette dichotomie "fac/prépa" qu'on vend aux lycéens ambitieux se renverse au grade de licence : contrairement à la majorité des grandes écoles, on travaille beaucoup en master à l'université, réceptacle du savoir académique. On s'y insère aussi moins bien dans le marché du travail, pour des raisons très diverses, mais on peut s'y préparer à la recherche. L'auteur aurait d'ailleurs pu souligner qu'à HEC (mais pas que), certains choisissent de faire une licence de maths/philo ou du droit. Mais il oublie surtout qu'être un HEC, c'est une manière d'être et de penser: aimer la complexité mais ne surtout pas le montrer, et sortir un gros réseau grâce aux assos.

    - C'est là qu'interviennent les commentaires #5, #7, #8 : au Zinc on apprend surtout à désapprendre.

  • #10

    la même M1 (mardi, 19 septembre 2017 20:04)

    #9, Je pense que ce qu'on peut déplorer, c'est le manque de porosité entre ces deux mondes; académique et celui de l'entreprise.
    J'ai été personnellement été refusée à l'ENS... Sans doute n'étais-je pas assez académique pour eux.
    Pourtant, je partage ton avis sur le fait que des financiers à l'ENS ou des gens comme moi et PA à HEC relèvent de l'erreur d'orientation. Mais quel dommage. Le problème ne vient effectivement pas de ces écoles respectives mais bien à un problème inhérent à notre système économique et donc au point de vue qu'adoptent nos différentes formations : alors que la nôtre adopte un point de vue de manager d'entreprise, donc microéconomique qui ne cherche pas plus loin que la maximisation du profit (ce qui doit parfois amener, par un dommage collatéral, à des considérations sociales voire même environnementales!), l'ENS adopte le point de vue de l'utilité publique.
    L'écueil principal, d'après moi, est bien le manque de carrières autre qu'academique qui permettent d'adopter ce point de vue d'utilité publique...

  • #11

    autre commentateur (mercredi, 20 septembre 2017 00:39)

    A ceux qui se demandent pourquoi on s'étonne des cours que l'on a en école de commerce (parce qu'après tout, il est vrai que leur but est bel et bien de former des managers) : qui, en prépa, avait la moindre idée de ce que c'était qu'une école de commerce ? Pas moi en tout cas : la prépa ECE/S est la voie vers laquelle on oriente quasi-automatiquement les bons élèves au lycée, lesquels s'y dirigent naturellement puisqu'elle permet de prolonger et d'approfondir son état de lycéen curieux.

  • #12

    P (mercredi, 20 septembre 2017 09:24)

    "Cette piste de réflexion appelle deux politiques possibles : reconceptualiser l’enseignement dans le prolongement de la classe préparatoire, ou « passer en force » et faire en sorte que ce désintéressement scolaire s’essouffle naturellement. On devine facilement la voie empruntée par HEC. (...) L’homo academicus a disparu, et avec lui la promesse d’avoir des dirigeants d’entreprise et des cadres supérieurs capables de prendre du recul sur le monde dans lequel ils évoluent."

    La classe prépa n'a pourtant, il me semble, et ce n'est que constatatif, permis à beaucoup d'étudiants des promos actuelles de prendre du recul sur l'école dans laquelle ils évoluent. Je serais très curieux de savoir en quoi l'enseignement en classe préparatoire ouvrirait l'étudiant à un vertige d'esprit critique ? Le modèle de la classe préparatoire n'est que règles et modèles auxquels il faut se conformer pour réussir. L'originalité est aussi rare qu'elle est le plus souvent regardée de haut...

  • #13

    #14 (jeudi, 21 septembre 2017 22:34)

    #12, vous n'avez visiblement pas été en prepa.
    Parce que la prepa c'est la confrontation perpétuelle des idées, que ce soit en économie (les profs étant souvent critiques envers le libéralisme, en tout cas dans son état actuel en tout cas), en philosophie, en géopolitique et en langues.

  • #14

    suite de #3 (vendredi, 22 septembre 2017 13:49)

    En réponse à #4:

    Petit erratum, je suis en M1 et pas en L3, ce qui veut dire que j'ai eu 1 an pour réfléchir à l'enseignement dispensé à HEC.

    Je l'avoue, j'ai peut-être projeter mes propes analyses à la politique académique d'HEC, mais on est tous d'accord que si on est tous là à discuter sur ce sujet, c'est qu'on a été assez bien préparé pendant la prépa à exercer notre esprit critique (au moins je l'espère).

    A mon avis, si HEC ne nous enseigne pas forcément l'éthique ou la philosophie, c'est qu'on est censé être assez autonome et mature pour s'y intéresser nous même, en tant qu'adultes et citoyens. Si certains oublient, au cours de leur carrière académique et professionnelle, l'importance d'avoir un esprit critique, c'est bien dommage, mais c'est pas forcément la faute de l'école.

  • #15

    Pierre-Alexis (mercredi, 04 octobre 2017 11:31)

    Merci pour l'article et merci pour les réactions, c'est toujours très édifiant d'avoir des retours construits sur ces sujets encore trop peu traités :)
    Pour info, l'article m'a été partagé par un copain ancien d'HEC et j'ai moi même fait l'ESCP, puis y ait travaillé 2 ans pour réinventer l'expérience étudiante depuis la Direction (une forme de "carte blanche"). J'ai eu l'occasion de pas mal réfléchir avec étudiants et professeurs sur ce sujet prépa/école/intérêt des cours.

    D'un côté, on sent qu'il y a clairement un problème d'orientation et ça a été soulevé par certains d'entre vous et aussi dans l'article. En fait, quand on rentre en prépa "commerce", c'est difficile de savoir ce qu'est le commerce. Et certains se désillusionnent. Et ils ont le droit. Et peut être que ce n'est pas la voie ou les sujets qui les intéressent tout simplement. Donc s'il y a un problème d'orientation à la base, auquel les écoles ne peuvent certes rien puisque le choix de prépa se fait au lycée, c'est le devoir de l'école d'ouvrir la porte à une réorientation possible non? Concrètement, on pourrait très bien imaginer des écoles de commerce qui, à la fin de la première année post-prépa, délivre un diplôme de licence, reconnu d'état, en gestion. Si les sciences de l'organisation ne nous intéresse pas, au moins on se fixe rapidement. Sinon on est un peu sur l'autoroute du Master (tant financièrement qu'intellectuellement ou émotionnellement avec la pression familiale) et on n'a pas de bretelle de sortie. Evidemment ça peut causer des pertes de CA pour l'école au niveau du Master mais qui peuvent être rééquilibrées par le recrutement international qu'on sait très bien faire depuis plusieurs années maintenant.
    Curieux de savoir ce que vous en pensez :)

    De l'autre, il faudrait une étude équivalente à celle de Yves-Marie Abraham sur les jeunes diplômés. Puisque mon instinct me dit que l'épanouissement personnel post-école n'est pas ouf non plus :) Il y a tellement d'histoires de consultants ou d'auditeurs "reconvertis" faisant des crises de la trentaine en disant "c'était formateur {comme toute expérience} mais ce que je fais n'a pas de sens" (je grossis le trait), que ça mérite de voir en quelles proportions. Malheureusement, on ne peut pas compter sur les enquêtes emplois des écoles, ou les accréditations ou les rankings qui sont traficotés ou maquillés par les écoles.
    Puisqu'il y a un dilemme de fond esquissé par Abraham sur le rôle de l'école: correspondre aux attentes du monde de l'entreprise sans remettre en question celui-ci (appliquer ce fameux esprit critique)? Les cours fondamentaux des programmes n'ont fondamentalement pas changer depuis 20 ans, la crise n'ayant fait apparaitre qu'un peu l'éthique et le développement durable en surface dans les portefeuilles de cours. Donc on nous enseigne la même entreprise qu'il y a 20ans alors que l'époque que nous vivons remet en question le modèle de l'entreprise.
    Ou alors être un lieu de développement personnel où chacun peut trouver sa voie? Ou on développerait beaucoup plus les doubles diplômes en Master et on s'axerait en première année sur des questions personnelles et/ou un questionnement profond. Pour le coup, l'ESCP est en retard sur la refonte du programme de première année que d'autres écoles ont déjà engagées mais content d'avoir vos retours sur les essais d'expériences qui peuvent être menés à HEC ou ailleurs de valorisation de l'expérience ou autre.

    Sur le fond, on laisse encore trop peu de place à l'expérience selon moi, et notamment la non-valorisation du travail associatif. Découvrir toutes ces matières pratiques sans expériences sur lesquelles appliquer ses concepts, c'est difficile :) Pour pousser le bouchon: avoir nos 6 premiers mois uniquement pour l'engagement associatif avec un mentorat de profs et d'anciens sur des problématiques très concrètes et APRES commencer à parler sciences de l'organisation.
    Pareil, curieux de vos retours sur les différentes formes de valorisation académique de l'engagement associatif que vous avez vécue ou dont vous avez pu entendre parler.

  • #16

    PDGquadra (lundi, 29 janvier 2018 18:18)

    Bonsoir à toutes et à tous,
    Bravo jeunes gens et merci pour l'approche critique de vos échanges ; un grand plaisir à lire.
    Gardez espoir car toute connaissance acquise vous servira !
    Bien cordialement.
    PDGquadra
    homo oeconomicus (Pdg, école ingé et esc) et homo academicus (Doctorat shs) ;-)

    Une référence intéressante : Bernard, LAHIRE. “L’homme Pluriel: Les Ressorts de L’action.” Paris, Nathan, 1998.